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Violence sexuelle pendant la crise politico-militaire ivoirienne

Prévalence de la violence sexuelle en Côte d’Ivoire

Ni les autorités des Forces Nouvelles, ni les autorités gouvernementales ont établi des statistiques officielles fiables sur les agressions sexuelles perpétrées par leurs forces, ou sur les niveaux de violence sexuelle dans les zones sous leur contrôle. Les comptes-rendus et les plaintes enregistrées par la police sont au mieux contradictoires, et au pire inexistants. Malheureusement, les ONG internationales ont également été dans l’incapacité de mener des enquêtes sur une base suffisamment large pour déterminer le pourcentage de femmes et de filles ayant subi des violences sexuelles liées au conflit en Côte d’Ivoire. Ne disposant pas d’étude fiable au moment de la rédaction de ce rapport, il était impossible de déterminer précisément le pourcentage de femmes et de filles qui avaient subi un ou plusieurs cas de violence sexuelle liée au conflit.

Toutefois, sur la base des entretiens avec de nombreuses survivantes et témoins, ainsi qu’avec multiples ONG ivoiriennes et internationales, Human Rights Watch estime que des centaines sinon des milliers de femmes et de filles ont subi un ou plusieurs cas de violence sexuelle commises par des membres des groupes armés. La cohérence des nombreux témoignages et signalements reçus traduit le caractère massif de la violence sexuelle, en particulier dans l’ouest de la Côte d’Ivoire.

Ce point de vue est corroboré par de nombreux rapports compilés par des organisations humanitaires. Par exemple, un rapport de 2004 d’un groupe local de défense des droits humains dans la région des 18 Montagnes (province de l’ouest durement frappée par la crise) a pu établir que de novembre 2002 à juin 2004, 122 cas de viol leur avaient été signalés par des éléments armés. De plus, ce rapport comportait aussi des évaluations selon lesquelles, parmi les femmes interrogées au cours d’une enquête de terrain dans une vingtaine de villages sur les abus commis contre la population civile, deux sur cinq femmes interrogées avaient été victimes d’abus sexuel.14 D’autres ONG locales ont fait état de chiffres pareillement élevés jusqu’à la fin de 2004.15 Par exemple, une ONG active à l’ouest de la Côte d’Ivoire dans les zones contrôlées aussi bien par les Forces Nouvelles que par le gouvernement, a enregistré plus de 2700 personnes qui cherchaient des informations et de l’aide en 2005 pour des victimes de violences sexuelles, entre autres pour des traumatismes résiduels liés à des violations commises entre 2002 et 2003 par des hommes armés.16

De plus, le Ministère de la Famille, de la femme et des affaires sociales a un programme Genre17 et une Direction de la réglementation et de la protection, responsable de l’accueil des victimes de violence et de l’orientation des victimes vers les services spécialisés. Au moment de la rédaction de ce rapport, ce comité aurait recueilli des informations sur 473 cas de violence sexuelle. Par ailleurs, au sein du Ministère de la Solidarité et des victimes de guerre, le programme national de prise en charge des personnes déplacées de guerre a constaté qu’un tiers des cas qu’il traitait étaient des victimes de violence sexuelle.18

Une étude de 2005 réalisée par une organisation internationale a documenté les violences sexuelles à l’encontre des enfants dans l’ouest contrôlé par les Forces Nouvelles et par le gouvernement. Elle s’appuie sur une enquête concernant 147 enfants qui ont été associés à un groupe armé. 56 pour cent des cas de violence sexuelle signalés dans cette étude ont eu lieu pendant les combats actifs, mais 35 pour cent se sont produits depuis la fin des hostilités actives. Selon cette étude, un pourcentage élevé de filles ont vécu et vivaient toujours dans la peur d’être sexuellement agressées. Un pourcentage tout aussi élevé de mères partageait cette préoccupation pour leurs filles. A la question « [quels] sont les problèmes de sécurité que rencontrent les femmes et les enfants dans la communauté ? », les réponses ont révélé que la peur des violences sexuelles était classée avant l’extorsion, le travail forcé, les meurtres, les menaces, ou d’autres formes de violence physique. « Les hommes armés » (souvent non identifiés) étaient le plus souvent désignés comme les coupables de viol. L’étude a constaté que 56 pour cent des cas de violence sexuelle contre les enfants déclarés dans l’enquête concernaient des enfants de 13 à 18 ans. Les enfants de 5 à 12 ans auraient été victimes de 41 pour cent des cas déclarés, et les enfants de moins de 5 ans victimes de 3 pour cent des cas déclarés.19

Au moment de la rédaction de ce rapport, il a été impossible de déterminer précisément le nombre ou le pourcentage de femmes et de filles qui ont été enlevées et réduites à l’esclavage sexuel, ou de celles qui ont été victimes d’abus sexuels après avoir été « recrutées » par des groupes armés. Le nombre de celles qui restent sous le contrôle de leurs « maris » ou qui sont retournées dans leur village d’origine est également incertain. Toutefois, une indication de ce qui est arrivé aux femmes et aux filles capturées par des groupes armés ressort d’une étude non publiée qu Human Rights Watch a pu obtenir. 20 Cette étude, réalisée par une ONG qui aidait les enfants associés à un groupe armé, a calculé que 35 pour cent environ des enfants qui se sont démobilisés eux-mêmes (au lieu d’attendre un programme officiel de démobilisation) dans l’ouest étaient des filles. Parmi ces filles qui avaient fui les groupes armés ou elles étaient, 30 pour cent ont signalé avoir été violées et 35 pour cent qu’elles avaient témoigné du viol d’autres filles.21 Le rapport de l’étude a noté que la proportion de mères adolescentes était extrêmement élevée, allant de 28 pour cent à 75 pour cent dans différentes communautés.22 Bien que toutes les filles mères n’aient pas mentionné ouvertement le viol, il est fort probable que beaucoup d’entre elles soient tombées enceintes à la suite de relations sexuelles non consensuelles avec des hommes appartenant aux groupes armés — rebelles, milices, ou soldats du gouvernement.

Abus sexuels commis par les groupes rebelles ivoiriens

Les rebelles en Côte d’Ivoire ont commis d’atroces abus sexuels contre les femmes et les filles dans les zones sous leur contrôle, tels que le viol, le viol collectif, les tortures sexuelles, les fausses couches forcées et les incestes forcés. Des femmes et des filles ont subi des violences sexuelles chez elles, à la recherche d’un refuge, en brousse, aux barrages, dans leurs fermes, et même dans des lieux de culte. Ces violences sexuelles se sont souvent accompagnées d’autres actes de violence tels que des coups, torture, meurtres, mutilations, ou des actes de cannibalisme. Nombre de femmes et de filles ont été enlevées et réduites à l’esclavage sexuel dans des camps rebelles, où elles subirent souvent de nombreux viols pendant de longues périodes. La résistance se soldait fréquemment par des punitions effroyables, voire même la mort.

Les informations disponibles laissent supposer que les formes les plus flagrantes de violence sexuelle ont été commises pendant la période d’hostilités actives et les mois qui s’ensuivirent : depuis l’éclatement du conflit armé en septembre 2002 jusqu’à mi 2003. Durant cette période, les combattants libériens qui se battaient aux côtés des groupes rebelles ivoiriens étaient les auteurs les plus fréquemment impliqués. Par la suite, les quatre années d’impasse politique et militaire ont vu une certaine diminution des niveaux de violence sexuelle – mais elle continue néanmoins. Depuis le déclenchement des hostilités, aucune faction rebelle n’a à aucun moment fait d’efforts significatifs pour traduire en justice les coupables.

Analyse des trois factions rebelles impliquées dans des abus sexuels

Au début des hostilités en 2002, les individus auteurs de ces actes faisaient partie de trois factions rebelles différentes : le Mouvement Patriotique de Côte d’Ivoire (MPCI), le Mouvement pour la justice et la paix (MJP), et le Mouvement Populaire Ivoirien du Grand Ouest (MPIGO).

Le MPCI était surtout composé de groupes ethniques originaires du nord, bien que ses membres tant au niveau de la troupe que des hauts responsables politiques appartenaient à la plupart des groupes ethniques ivoiriens, renforcés par quelques recrues Burkinabés et maliennes, et les « Dozos. »23 Le MPCI formait le groupe rebelle le plus organisé, discipliné et idéologique en Côte d’Ivoire.

En novembre 2002, deux nouveaux groupes rebelles sont apparus : le MJP et le MPIGO. Ils ont ouvert un nouveau front militaire à l’ouest, ou ils se sont rapidement emparés des principales villes, telles que Man, Danané, Toulepleu, et Blolequin. Human Rights Watch a documenté de nombreuses agressions sexuelles qui ont eu lieu pendant les premières offensives militaires importantes du MPJ et du MPIGO, qui commencèrent le 28 novembre 2002. En 2003, ces deux nouveaux groupes formèrent une alliance politico-militaire avec le MPCI et prirent le nom collectif de Forces Nouvelles (ou FN).

Bien que le MJP et le MPIGO aient affirmé être ivoiriens, les deux groupes comprenaient des centaines de combattants libériens et, dans une moindre mesure, sierra léonais. Nombre des combattants libériens s’étaient battu précédemment avec des groupes armés liés au président libérien d’alors, Charles Taylor, et nombre des sierra léonais avaient été membres du groupe rebelle sierra léonais, le Front uni révolutionnaire (Rebel United Front, ou RUF).

Des trois groupes rebelles, le MPCI était de loin le plus organisé et discipliné ; il fut aussi impliqué dans moins d’atrocités que ne l’étaient les combattants du MPJ ou du MPIGO. Ces deux derniers groupes basés dans l’ouest commirent des abus systématiques et à grande échelle à l’encontre de civils dans toutes les zones se trouvant sous leur contrôle. D’après le Secrétaire national des Forces Nouvelles aux Communications, les atrocités commises par le MPJ et le MPIGO se sont aggravées jusqu’à devenir un handicap politique pour le MPCI.24 Guillaume Soro, le dirigeant politique des Forces Nouvelles, effectua une visite dans l’ouest de la Côte d’Ivoire en mars 2003 qui l’aurait convaincu que les combattants libériens et sierra léonais devaient être expulsés de Côte d’Ivoire. Après cette visite, Soro aurait réuni les chefs militaires dans la capitale rebelle de Bouaké et leur aurait dit que ce dont il avait été témoin dans l’ouest devait cesser, que les abus à l’encontre des victimes civiles entraîneraient des problèmes, que le conflit menaçait d’embraser une grande partie de l’Afrique de l’Ouest, et qu’il voulait des volontaires pour expulser les combattants libériens et sierra léonais de Côte d’Ivoire. Par conséquent, en début 2003, les dirigeants du MPCI ont déployé des troupes depuis leur capitale rebelle de Bouaké vers l’ouest pour expulser ou tuer les combattants libériens et sierra léonais et leurs chefs, Félix Doh et Sam Bockarie. L’expulsion massive des ces hommes par les dirigeants du MPCI a mis progressivement fin aux pires violences sexuelles liées au conflit dans l’ouest rebelle.

L’utilisation de drogues pour encourager des rebelles à violer et à maltraiter des civils

Des victimes et des témoins ont noté que bon nombre des atrocités sexuelles et autres étaient commises par des combattants sous l’influence de drogues ou de l’alcool. Par exemple, une jeune femme qui a été enlevée et violée successivement par des rebelles ivoiriens, libériens et sierra léonais dans un camp de rebelles non loin de la frontière du Libéria, déclara à Human Rights Watch qu’elle pensait que l’usage de drogues était un facteur qui favorisait la violence sexuelle. Elle a décrit la façon dont les rebelles violaient des femmes alors qu’ils étaient sous l’emprise de drogues.

Quand ils nous ont prises nous étions dans leur camp, nous les avons vus et souvent ils prenaient des drogues. Et c’est sous l’influence des drogues qu’ils étaient comme ça. Et vraiment, c’est tellement terrible que vraiment, nous ne savons pas… Chaque fois ils prenaient des femmes quand ils reviennent de la guerre, du combat, les femmes sont rassemblées dans une chambre et ils viennent, ils se jettent sur nous, ils font tout ce qu’ils veulent. Ils nous violent malgré nos cris, malgré nos pleurs, vraiment, ça ne leur dit rien. 25

En plus des nombreuses survivantes qui ont décrit le rôle de l’usage de drogues, deux hommes qui ont été enrôlés de force par les rebelles ont témoigné à Human Rights Watch que leurs commandants les avaient obligés à consommer des drogues, qu’ils appelaient parfois des « médicaments. » Un jeune homme a raconté comment il avait lutté contre ses ravisseurs qui l’ont forcé à prendre des drogues et ensuite à manger de la chair humaine et violer une femme en fin 2002 ou début 2003.

Ils m’ont forcé. Je ne voulais pas le prendre. Ils ont commencé à me battre, à me frapper. De gauche à droite, partout. Et sur le champ ils m’ont donné cette chose que je ne connaissais pas, ils appellent ça de la drogue. Ils l’ont mis dans ma bouche par la force, avec violence. Avec des liquides. Des feux inconnus. Quand ils mont fait prendre cela, je me suis trouvé dans un autre monde. Ma conscience avait changé. Une esclave de guerre était assise à côté, plus particulièrement une femme. Ils m’ont demandé de la monter et la violer. J’ai dit non. Ils m’ont frappé dans mon dos. Ils m’ont mis sur elle. Je ne savais pas exactement ce qui se passait, je ne comprenais pas. Et j’ai exécuté ce qu’ils ont dit. Ce qu’ils ont dit de faire.26

Les femmes et les filles considérées comme partisanes du gouvernement prises pour cible

Human Rights Watch a documenté de nombreux cas où les épouses, filles, sœurs, et mères de membres du parti au pouvoir, le FrontPopulaire Ivoirien (FPI), et des forces de sécurité pro-gouvernementales, à savoir des membres de la police, de la gendarmerie et de l’armée, ont été agressées sexuellement à cause de la fonction occupée par un homme de leur famille. Ces agressions furent souvent précédées ou suivies d’attaques brutales contre d’autres membres de la famille. Plusieurs survivantes de viol interrogées par Human Rights Watch ont raconté comment les rebelles les avaient sélectionnées ainsi que d’autres femmes liées aux policiers, membres du parti au pouvoir, et autres organismes pro-gouvernementaux. Elles ont signalé que certains rebelles les traitaient de traîtresses et leur disaient explicitement qu’elles étaient punies à cause des fonctions occupées par un ou plusieurs membres de leur famille. Pareillement, des travailleurs humanitaires et sociaux actifs à l’ouest en 2002-2003 révélèrent à Human Rights Watch qu’ils avaient documenté de nombreux cas dans lesquels des femmes et des filles semblaient avoir été prises pour cible de la même manière.

Une femme raconta à Human Rights Watch comment en 2002 elle avait été prise pour cible par quatre rebelles parce que son père était gendarme. L’agression a eu lieu à Danané, une ville à l’ouest de la Côte d’Ivoire :

Papa était dans la gendarmerie, alors nous avons tous été traqués, avec toutes les familles de ceux en tenue. Le jeudi que la guerre est venue chez nous, mon papa revenait du service, il se reposait à la maison, il était allongé. J’étais dehors. Puis tout d’un coup j’ai vu six [hommes] qui arrivaient de partout vers la maison, on a entendu beaucoup de tirs et le camp s’est rempli de rebelles. Ils sont entrés dans la maison si vite qu’on ne les a même pas vus venir. Et ils ont traîné mon papa dehors. Ils l’ont tué devant moi. Et quatre m’ont violée. Devant le corps de papa.27

La fille d’un policier a raconté à Human Rights Watch comment peu après que les rebelles aient pris Danané en 2002, elle avait été violée successivement par plusieurs rebelles qui n’arrêtaient pas de lui demander où se trouvait son père :

Mon papa qui était policier…travaillait. J’ai entendu des tirs et j’ai couru vite pour le trouver au camp mais il n’était pas là. Alors j’ai attrapé les enfants que je pouvais trouver et mes sœurs qui avaient couru à la maison… J’ai entendu des rumeurs que mon grand frère a été tué et que papa a été attaché et arrêté. Jusqu’à présent personne ne sait ce qui lui est arrivé… En brousse, mon [autre] frère [X] et moi nous avons caché la famille qu’on a trouvée… et nous sommes allés sur la route pour essayer de trouver à manger et des informations. C‘est là que les rebelles nous ont trouvés. Des rebelles ivoiriens montraient du doigt les gens aux rebelles libériens et leur disaient qui était avec la police. Ils nous ont montrés et les libériens nous ont presque tués sur le champ. Ils ont frappé mon frère très, très dur, ils ont commencé à le battre. J’ai reconnu le jeune ivoirien qui nous a indexés. C’est lui qui disait « où est ton père ? » Ils ont tellement battu [mon frère] que je pleurais et je leur demandais pardon, je les suppliais d’arrêter, et ils m’ont traînée sur mes genoux et mes genoux étaient complètement écorchés, ils me traînaient – et puis ils m’ont violée. [Mon frère] a été obligé de tout voir. Puis ils ont fini de me violer et ils m’ont tellement battue que je criais. Ils ont cassé le bras de mon frère. Son os sortait même. Ils ont essayé de me traîner dans leur pick-up, et ils me demandaient « où est ton père ? » Ils m’ont battue encore. A la fin ils sont rentrés dans leur voiture et ils nous visaient avec leurs fusils comme ça, tout le temps. On est restés couchés par terre et on faisait semblant d’être morts.28

Une femme dont le mari était soupçonné d’être un espion du gouvernement à Bouaké a raconté avoir été enlevée, violée par multiples rebelles, torturée, affamée, et gardée comme esclave sexuelle dans une prison contrôlée par les rebelles à Bouaké d’octobre 2003 à novembre 2004, à titre de punition pour les activités supposées de son mari. Son mari a «disparu» pendant cette même période et ses enfants restent introuvables.

Je veux oublier. Parfois j’ai des crises. Je suis seule mais je parle à moi-même. En 2002 la guerre a commencé. J’étais mariée… Les rebelles sont venus et ils ont tiré dans toute la maison. Ils ont dit [à mon mari] « tu es un espion et tu donnes des messages à Gbagbo. » … Ils l’ont emmené. J’ai attendu et je suis restée à la maison pendant une semaine. Puis les rebelles sont revenus et ils ont dit « Où est ton mari ? » Ils ont de nouveau tiré dans toute la maison. J’ai dit « Mais c’est moi qui devrais vous demander où il est, vous êtes ceux qui l’ont amené la semaine passée. » Alors ils étaient très fâchés avec moi et ils m’ont amenée à [une prison rebelle]. J’ai trouvé les chefs rebelles là et ils m’ont encore demandé « où est ton mari » et j’ai répondu encore « pardon, je ne sais pas. » Ils [les rebelles] m’ont battue tous les jours et ils me violaient à tout moment. Regarde, j’ai des marques partout sur mes cuisses et mes jambes. Ils m’ont attachée et ils m’ont gardée nue et ils m’ont frappée avec des couteaux et des fusils… Ils m’ont trop violée.29

Cette femme a dit à Human Rights Watch qu’elle aurait non seulement été agressée physiquement et sexuellement, mais elle aussi forcée d’être témoin d’actes de torture, d’exécutions extrajudiciaires, et de massacres (au cours desquels plusieurs prisonniers auraient été abattus à la mitraillette). Elle a affirmé avoir été interrogée, emprisonnée, et agressée sexuellement par des officiers et haut gradés des Forces Nouvelles.

Des femmes ont également été prises pour cible d’abus sexuels sur la base de leur appartenance à un groupe ethnique. Entre autres, Human Rights Watch a documenté le cas de plusieurs femmes de l’ethnie Yacouba, groupe essentiellement originaire de l’ouest généralement considéré comme soutenant l’ancien président Robert Guei. Une femme Yacouba d’un certain âge a décrit cinq rebelles l’ont agressée en fin 2002 :

J’ai fui au Libéria mais en route les rebelles m’ont battue. Je suis Yacouba et ils m’ont dit « tu étais pour le président »… Puis cinq rebelles m’ont attrapée et ils m’ont enfermée dans une maison et ils m’ont violée. Ils m’ont fait très, très mal. Il y a eu de la souffrance chez nous en Côte d'Ivoire.30

Violence sexuelle contre des femmes enceintes

Human Rights Watch a documenté plusieurs cas dans lesquels les rebelles — en particulier ceux du MPJ et du MPIGO — ont commis des violences sexuelles particulièrement graves contre des femmes enceintes, y compris celles qui étaient proche de leur terme. Des femmes enceintes ont été violées, violées collectivement, menacées d’éviscération, poursuivies, et frappées au ventre dans le but semble-t-il de provoquer des accouchements ou des fausses couches. D’autres ont été sexuellement agressées ou mutilées. Une femme enceinte de neuf mois au moment des faits a décrit une de ces agressions, commise dans une ville à l’ouest par un groupe mixte de rebelles libériens, sierra léonais et ivoiriens en septembre 2002 :

L’attaque à [X] m’a trouvée chez mon père. Il était représentant du FPI à [X]. J’étais presque prête à accoucher. On a entendu des tirs et on a couru chez nous… Mais les rebelles sont venus à nos portes et ils ont beaucoup frappé. Ils parlaient l’anglais libérien et sierra léonais mélangé, et puis le Yacouba libérien et le Yacouba de chez nous [ivoirien], et un peu de français, alors ils étaient mélangés. Ils disaient dans le Yacouba de chez nous que papa était un traître. Je me suis cachée sous le lit mais ils m’ont trouvée. J’étais avec mes grandes sœurs et ma maman et ils ont pris mon papa et ils l’ont mis à genoux parce que ses genoux ne sont pas bons, il ne marche pas bien. Puis ils nous ont dit aux trois filles de se déshabiller devant papa. Je me suis déshabillée. Ils m'ont fait faire des choses honteuses… Ils m’ont forcée à me balader devant eux avec mon ventre [enceinte]… Ils se moquaient de moi, ils m’insultaient, ils disaient « elle va faire garçon, non elle va faire fille, elle va faire garçon, non elle va faire fille, » et puis ils ont dit « il faut t’asseoir tu vas accoucher. Pousse ! » Je ne pouvais pas ! J’ai dit « pardon, je ne peux pas. » Ils ont commencé à me frapper avec leurs pieds, même dans mon sexe, ils nous frappaient. Mon père ne pouvait plus voir ça et il a accouru pour nous protéger, ils l’ont frappé avec leurs fusils, il est tombé. Ils sont tombés sur mes sœurs et ils ont commencé à violer nos grandes sœurs devant nous tous. Mes sœurs criaient et pleuraient. Ils tiraient en l’air et ils fumaient des drogues et ils riaient. Après ils ont terminé de violer mes sœurs. Et puis ils ont commencé à me dire qu’ils voulaient voir si je porte un garçon ou une fille et ils ont dit « pousse, POUSSE ! Tu dois accoucher ! » Et ils m’ont battue. J’ai essayé mais je ne pouvais pas accoucher et ils m’ont tellement donné des coups de pieds, ça faisait trop mal. Ils ont commencé à mettre leurs mains dans mon sexe, ils ont dit ils vont sortir l’enfant. Je pleurais. Et ils m’ont obligée à me mettre à genoux et ils ont commencé à me violer. Je me suis évanouie. Quand je suis revenue [à moi] j’étais dehors, sans personne de ma famille. 31

D’autres femmes qui n’étaient pas visiblement enceintes ont dit aux rebelles qu’elles étaient enceintes et ont supplié à être épargnées et de ne pas subir de viol et d’autres formes d’abus sexuel. Une de ces femmes a raconté à Human Rights Watch comment elle avait supplié les rebelles du MPIGO de ne pas la violer parce qu’elle était enceinte, mais ils lui ont quand même fait subir un viol collectif. Cette agression a eu lieu en 2002 dans la ville de Danané, dans l’ouest du pays :

J’étais enceinte d’un mois. Ils m’ont dit que tu dois [coucher avec nous]. J’ai dit je ne veux pas, j’ai un homme et je suis enceinte. Mais il y a un qui m’a prise. Et puis chaque fois qu’il partait je devais être la femme des autres. Ils m’ont beaucoup violée. Tomate est un chef du MPIGO et il me donnait un peu à tous ses hommes. Et c’était dur d’accoucher à cause de tous les viols. Ils ont dit que je pouvais mourir. Mon copain a entendu que j’avais été la femme des rebelles et il m’a abandonnée, et il a dit qu’il ne veut plus de moi, ou même notre bébé. Je suis là avec son enfant mais je suis seule.32

Selon plusieurs sages-femmes interrogées par Human Rights Watch, nombreuses femmes ont accouché dans des conditions excessivement difficiles par suite de déchirures vaginales et autres conséquences du viol,33 ou ont fait des fausses couches à cause des abus sexuels subis, ou parce qu’elles avaient été frappées au ventre.34

Viols forcés et incestes forcés commis par les hommes sous la menace de torture et de mort

Des civils ont été punis pour avoir voulu protéger des femmes, et furent aussi contraints à violer des femmes, sous la menace de torture et de mort. Un homme recruté de force par les rebelles fin 2002 ou début 2003 a dit à Human Rights Watch comment il avait été forcé de violer une femme le jour même où il avait été enlevé. Certains hommes qui ont été contraints de violer des femmes en souffrent encore psychologiquement. L’épouse de l’ex-combattant cité ci-dessus a décrit l’anxiété de son mari :

Je crois que ce qu’il a vécu est quelque chose très, très – qui fait mal. Même moi qui suis là, même moi j’ai vu que ce qu’il a vécu c’est pas bon. Pendant la nuit s’il dort, souvent il crie. Souvent je le réveille et je lui demande « on dit quoi ? » Il explique les choses qui se sont passées. Il a des problèmes maintenant. Même si je pense à ce qu’il a vécu, ça me fait mal. 35

Human Rights Watch a documenté plusieurs cas d’inceste forcé. Des hommes ont été contraints à violer des membres de leur propre famille forcés sous la menace de la torture et de la mort. Un homme d’un certain âge a décrit un incident de ce type survenu dans un camp rebelle dans l’ouest en 2002 :

Ils [les rebelles] m’ont demandé de coucher avec ma sœur. Et après ça ils nous ont mis dans leur véhicule et nous ont amenés à leur camp. Ils ont commencé à nous battre encore. Ma sœur était entre leurs mains. Ils faisaient tout ce qu’ils voulaient avec elle. Puis ils m’ont pris, ils m’ont demandé de coucher avec elle encore, publiquement, et j’ai été obligé [de le faire].36

Des membres de la famille qui refusèrent de prendre part au viol ou de torturer leurs sœurs, épouses, ou filles, ont été punis, et même tués. Une jeune femme raconta comment son frère avait été tué pendant la guerre, à Tiapleu, après avoir refusé de la violer.37

Des personnes contraintes à témoigner d’actes de violence sexuelle

Beaucoup de femmes et de filles ont été violées sous les yeux de membres de leur famille. Ceci aggrava leur supplice psychologique mais servit à punir leurs parents. Human Rights Watch a documenté de nombreux cas de maris, de pères, de mères et d’enfants qui ont dû assister aux agressions sexuelles contre leurs épouses, leurs filles et leurs mères, impuissants, sans pouvoir réagir. Un homme témoigna à Human Rights Watch comment il avait été forcé d’assister aux viols de sa femme et de sa sœur par des rebelles fin 2002.

Une nuit les rebelles sont arrivés chez moi, dans ma cour, avec des armes lourdes, et ils ont cassé la porte. Ils sont rentrés dans ma maison. Ma femme était au salon. Ils ont commencé à la violer. Et les cris que j’entendais… J’ai sauté, je suis descendu. Ils m’ont terrassé car j’étais un peu corpulent. Ils ont pris mon fils, ils ont pris ma sœur. Ma femme était entre leurs mains. Avec cette force qu’ils ont, nous étions forcés… Ils nous ont battus. Vous pouvez voir les cicatrices. Elles sont noires sur ma peau. Sur mon dos. Et même mon fils. Et ma sœur, ils la violaient. Je n’ai jamais vu ma femme depuis que j’ai quitté la Côte d’Ivoire. Après ça, on était entre leurs mains.38

Des hommes, des femmes et des enfants ont été forcés d’assister aux actes de violence sexuelle comme punition, apparemment dans le but de les terroriser. Une fille de douze ans a raconté à Human Rights Watch comment elle avait été forcée d’assister au viol de plusieurs femmes alors qu’elle n’avait que huit ans.

Quand cette guerre est venue en 2002 à Danané j’étais [assise] dans le marché. Sans mes parents. Je faisais la couture. J’avais huit ans. Quand ils ont commencé à tirer partout je tremblais. J’avais très peur. Tout le monde criait. Les gens m’ont dit « calme-toi » mais ils tiraient partout, c’était pire même. Un groupe courait. Chacun se cherchait…Je suis partie avec eux. En route, les rebelles nous ont fatigués et ils disaient « on est là pour vous aider, venez là. » J’avais peur de pas obéir. Ils ont dit de venir et j’avais très, très peur alors je suis allée. Ils ont obligé les familles à continuer et ils ont gardé les jeunes [dames dans une maison] et des vieilles aussi. Les plus grandes, les rebelles les ont violées devant moi. Les plus vieilles [femmes] avaient 30 ou 45 [ans] peut-être. Quatre ont été violées. J’étais avec les autres enfants, on voyait ça. J’ai caché mes yeux. J’ai jamais vu [quelque chose comme] ça avant. Je ne connais pas l’homme ou quelque chose comme ça [le sexe]. Mais ils m’ont obligée [à regarder]… Depuis ça, quand je dors, mon cœur s’arrête. Je me sens très, très – pas bien quand je pense à ça. Aux vieilles dames qui étaient abusées. La plus vieille est morte là même. Ils ont laissé le corps avec nous dans la chambre. Pendant quatre jours. Depuis ça, quand je vois les vieilles personnes je me sens trop mal. Je m’inquiète que ça va leur arriver aussi. Ça me mélange trop dans ma tête… J’ai des cauchemars, je vois ces dames qui sont violées. Je vois la violence. Je crois qu’ils vont venir me prendre.39

Des enfants ont été violées sous les yeux de leurs parents et dans certains cas, des mères et leurs enfants ont été violées par le même groupe de criminels. La mère d’une fillette de dix ans décrit comment en 2002 trois rebelles les ont violées, elle et sa fille, dans leur maison à Danané :

Trois rebelles sont entrés et ils ont cassé la porte et ils ont dit « où est ton mari ? » Trois sont venus avec des fusils. Ils m’ont trouvée. Ils m’ont frappée avec leurs couteaux et je me suis défendue. Et après, il y a deux m’ont violée et l’autre a violé ma petite [fille] de dix ans. Ils ont tout volé. Ils ont brûlé la maison. Je saignais, ma fille avait très mal. Je pleurais tellement. J’ai pris mes enfants et on a couru en brousse.40

Des femmes violées sous les yeux de leurs maris souffrirent ensuite l’éclatement de leurs familles et d’autres liens communautaires. Certains maris quittèrent leur femme à cause de la honte infligée par le tabou associé au viol. Une jeune femme de 22 ans expliqua à Human Rights Watch comment son mari l’avait divorcé et abandonnée avec leur petite fille après que les rebelles l’aient violée devant lui près de la frontière libérienne en 2002. Elle n’avait que 18 ans quand les rebelles l’ont violée, entraînant la désintégration de sa famille.

J’étais à Danané avant la guerre, en 2002. J’ai fui et on est arrivés vers le début de Logouatou avec mon mari et ma fillette de cinq mois. J’avais 18 ans. On a rencontré les rebelles pendant qu’on fuyait. Ils m’ont violée devant mon mari. Mon mari ne veut plus de moi. Il dit que c’est une abomination dans notre culture. Il m’a divorcée. Je vis dans des conditions très difficiles. 41

Des hommes violés

Certains hommes et garçons ont été forcés de violer des femmes ou d’être témoins de viols, et d’autres encore furent violés ou agressés sexuellement par des combattants. Pourtant, jusqu’à présent, il n’y a malheureusement peu ou pas de données disponibles sur les agressions sexuelles à l’encontre des hommes. Peu de survivants sont prêts à parler des agressions qu’ils ont souffert, en grande partie du fait des tabous culturels. Toutefois, une femme qui travaille dans une ONG a parlé à Human Rights Watch des viols commis contre des hommes dans son village natal :

Beaucoup d’hommes ont été maltraités. Les rebelles les ont forcés à travailler comme des esclaves et ils ont violé quelques-uns des hommes. Pas des garçons. Non, je crois qu’ils avaient entre 18 et 35 ans, par là. J’ai entendu que les hommes ont été violés parce que quand les libériens ont attaqué, on avait déjà terminé de récolter le riz. Tout[e la nourriture] était [stockée] au village. Alors il fallait qu’on aille au village pour trouver à manger, quand on se cachait en brousse. Des hommes sont allés pour nous. Et cinq ou six [d’entre eux] ont été violés. Il y en a qui sont morts. D’autres sont toujours là.42

Des ONG ont aussi fait état de cas de tortures sexuelles infligées à des hommes et des garçons. Par exemple, à Sangouiné, une organisation a interrogé un groupe de pères, qui décrivirent le cas d’un garçon qui avait été attaché par le pénis et traîné sur près de deux kilomètres par les Forces Nouvelles.

De plus, des hommes ont été humiliés sexuellement, tout comme l’ont été nombreuses femmes. Une jeune fille a dit à Human Rights Watch combien cela avait été destructeur psychologiquement pour son grand-père d’être humilié sexuellement:

Les rebelles… ont pris mon grand-père et ils l’ont frappé et ils l’ont mis complètement nu. C’était très honteux. Il pleurait.43

Viols avec objets

Plusieurs témoins ont raconté la façon dont les rebelles inséraient des objets tels que des morceaux de bois et des fusils dans les vagins des femmes. Une femme raconta à Human Rights Watch comment les rebelles l’avaient battue et violée, ainsi que ses deux filles adolescentes, puis avaient enfoncé des morceaux de bois dans le vagin des deux filles.44 Cette agression particulièrement brutale a eu lieu fin 2002 dans la ville de Logoualé ou à proximité, dans l’ouest du pays.

Moi et mes deux filles, ils nous ont violées. Ils nous ont beaucoup frappées. Franchement, je ne sais pas comment je vais faire… Ils ont pris [des morceaux de] bois pour mettre dans le vagin de mes [deux] filles… Ils ont pris [du] bois pour le pousser dans leurs vagins. Quand ils ont sorti ça ils ont mis leurs mains. Vraiment, ils ont gâté mes enfants. Le sang coulait. Quand le sang coulait ils m’ont dit d’essuyer ça. Du bois, des mains… quand ils ont fini ils ont battu mes filles encore. Ils ont dit ils vont nous tuer. Je devais nettoyer le sang de mes filles. 45

Une autre femme a dit à Human Rights Watch comment, alors qu’elle fuyait les combats entre les rebelles et les troupes gouvernementales près de Man en 2002, elle avait été témoin d’un viol anal perpétré sur une jeune femme par un rebelle, près d’un village appelé Biankouma, dans l’ouest du pays :

En 2002, on était à Man, mais on a couru quand les loyalistes sont arrivés [en ville]. C’est eux qui prenaient tout. Une femme a accouché sur la route avec des jumeaux et les rebelles l’ont tuée, elle et ses bébés… J’ai vu ça avec mes propres yeux. Et j’ai même vu trois groupes à côté de la route qui violait des filles. J’ai vu une dame qu’ils violaient en brousse, un était en train de la violer derrière [dans son anus] avec [son] fusil.46

Autres violations des droits humains associées aux violences sexuelles

Human Rights Watch a constaté que nombreuses violences sexuelles se déroulèrent dans le contexte d’autres violences brutales, tels que le meurtre, le cannibalisme, la torture, les agressions, l’enlèvement, l’enrôlement forcé, la détention arbitraire, le travail forcé, et le déplacement forcé.

Une ONG internationale a réalisé une enquête portant sur 489 personnes dans la région des 18 Montagnes à l’ouest rebelle, et dans la région gouvernementale de Moyen Cavally. L’étude évalua les expériences des jeunes filles qui avaient été associées aux groupes armés, en tant qu’enfants soldats féminines, cuisinières, porteuses, esclaves sexuelles, ou dans une combinaison de ces rôles.47 L’étude a constaté que tandis qu’elles se trouvaient avec les forces rebelles et pro-gouvernementales, les jeunes filles subissaient non seulement des viols et des viols collectifs ou en étaient témoins, mais étaient aussi victimes de fréquents harcèlements psychiques, d’humiliations et de menaces de mort.48 Elles étaient aussi témoins d’actes de torture, de meurtres, de coups et blessures, et d’ingestion forcée de drogues. Les filles décrivirent les camps comme des environnements violents et terrifiants, marqués par des bruits quasi-incessants de coups de feu.

Des atrocités plus rares mais plus terrifiantes telles que le cannibalisme ont aussi été liées au viol. Les actes de cannibalisme semblaient complètement terroriser les filles et les femmes qui y furent exposées. Plusieurs femmes qui ont été enlevées par des factions rebelles décrivirent à Human Rights Watch comment elles avaient été témoins d’actes de cannibalisme, ou forcées de cuire, et dans certains cas, de manger de la chair humaine.

Une jeune femme, qui avait près de vingt ans lorsqu’elle fut détenue comme esclave sexuelle dans un camp rebelle, a raconté la terreur qu’elle éprouva quand des rebelles lui coupèrent un morceau de sa chair et le mangèrent devant elle en 2003.

Ils m’ont amenée, et pendant une semaine ils m’ont violée tout le temps, ils m’enfermaient dans une maison…Quand ils ne me violaient pas je devais juste rester là

Sanctions en cas de résistance

Des femmes qui tentèrent de résister aux agressions, et les amis ou parents essayèrent de secourir les victimes de violences furent souvent punis sévèrement, et parfois tués. Un membre d’un groupe ivoirien de défense des droits humains a dit à Human Rights Watch que son organisation avait interrogé de nombreux hommes punis pour avoir tenté de libérer leurs épouses de l’esclavage sexuel qu’elles subissaient. Il a décrit des exactions dont il avait été témoin ainsi que celles que son organisation avait documentées en 2002-2003 dans l‘ouest rebelle :

Le Chef Zana envoyait ses hommes [dans des descentes] pour aller arracher des femmes de chez elles et les amener aux « commissariats. » Quand les maris sont venus se plaindre, on les a obligés de s’allonger par terre et regarder le soleil, regarder ça fixement. Si tu ne le fais pas, on te bat. Ils ont battu deux maris à mort. Moi-même j’ai vu les hommes qu’ils obligeaient à se coucher au soleil toute la journée. Ces maris étaient exposés, nus, toute la journée. Les femmes étaient des esclaves pour préparer [à manger], pour tout… Ces abus ont duré peut-être entre quatre et huit mois.50

Une femme qui fut enlevée à Danané en fin 2002 et gardée par la suite comme esclave sexuelle pendant plus d’un an raconta à Human Rights Watch comment les rebelles ont mitraillé le jambe de son petit frère quand il essaya de la sauver. Son père fut battu et probablement tué pour avoir tenté d’empêcher l’enlèvement de sa petite sœur de quatorze ans :  

Mon papa a été battu et ils l’ont amené dans une prison probablement pour le tuer. Tout ça c’est parce que papa essayait de sauver ma petite sœur. J’ai entendu que ma sœur est toujours [otage] à Bin-Hounien. Et je n’ai pas de nouvelles [d’elle]. Elle avait 14 ans quand ils l’ont prise. Ce qui s’est passé c’est qu’ils m’ont prise à Danané et ils ont commencé à abuser de moi. Et ils m’ont amenée à Bin-Hounien pour chercher mes affaires. C’est là qu’ils ont vu ma petite sœur. Ils ont essayé de la prendre tout de suite. J’ai dit « pardon, non, pardon, s’il vous plait, elle est trop petite, vous pouvez me garder. » Mais ils m’ont frappée et ils ont pris mon papa qui a essayé de les arrêter. J’ai entendu qu’ils l’ont amené à la gendarmerie de Zouan-Hounien. Mon petit frère a essayé de me défendre mais ils ont mitraillé sa jambe, tellement qu’il fallait la couper après, sa jambe pendait quoi, on était tous en train de crier, crier. J’ai entendu qu’il est toujours là tout seul, handicapé. On m’a prise, on a pris ma sœur, on a pris mon père, ils ont brûlé la maison. Ils ont tué sept personnes dans ma famille. Qui va s’occuper de mon petit frère maintenant qu’il peut plus marcher ? 51

Les victimes de violence sexuelle qui tentèrent elles-mêmes de résister subirent des coups et blessures, des tortures, et d’autres violations en plus du viol. Une femme enceinte a raconté comment elle avait été sexuellement mutilée près de Man fin 2002 ou début 2003 à cause de son refus initial à être violée.

Sur la route de Man les rebelles ivoiriens m’ont trouvée. Ils m’ont violée et m’ont déchiré le sexe parce qu’ils m’ont violé très fort. J’étais enceinte de trois mois et j’ai perdu ma grossesse. Ils m’ont coupée aussi avec leurs couteaux sur les bras et les jambes, et ils m’ont battue, parce que je refusais de coucher avec eux.52

Une jeune femme de Danané raconta comment les rebelles rendus furieux par sa résistance l’avaient battue et torturée avec des fourmis en fin 2002 :

Ils passaient dans les cours pour prendre [des] soldats. Mes frères ont dit « non. » Ils ont demandé aux filles de se battre aussi. J’ai dit non, pardon, j’ai dit à mes frères et mes sœurs de refuser. Ils étaient fâchés avec moi. Ils m’ont attrapée et ils m’ont prise et j’ai crié à ma famille de s’enfuir et de se cacher. J’ai crié que si je meurs ça va mais sauvez au moins mes enfants. Les rebelles m’ont amené dans leur pick-up. Mon village est à entre la frontière [libérienne] et [Danané]. Ils m’ont amenée dans la brousse et ils m’ont violée là. Ils étaient cinq. Puis ils m’ont battue, et après qu’ils m’ont violée et battue ils m’ont amenée dans une case où ils gardaient d’autres filles prisonnières aussi. Quand ils ont essayé de m’enfermer là, d’abord j’ai résisté. Et alors ils m’ont mise toute nue et ils m’ont jetée sur des fourmis qui m’ont mangée, je ne pouvais presque plus sentir ma peau. Ils m’ont déshabillée. Puis ils m’ont jetée dans la prison avec les autres filles. Ils nous ont violées.53

Harcèlement sexuel, fouilles, humiliations sexuelles, et nudité forcée

Du fait des formes brutales et extrêmes de violence sexuelle éprouvées par les femmes en Côte d’Ivoire, des formes moins graves de harcèlement sexuel semblent être presque ignorées. Par exemple, le harcèlement, les fouilles à nu, l’humiliation sexuelle et la nudité forcée semblent avoir si peu d’importance relative que la plupart les personnes interrogées les mentionnent rarement si elles n’y sont pas spécifiquement invitées – pourtant, une fois questionnés, toutes les personnes interrogées citèrent des cas.

Des femmes ont dit à Human Rights Watch qu’elles ne savaient jamais où et quand elles pourraient être harcelées, déshabillées, humiliées sexuellement, ou menacées sexuellement : dans leur village, en voyageant, au travail, ou bien chez elles. Une femme qui a été déshabillée en mars 2003 dans une prison rebelle provisoire dans la région des 18 Montagnes, a raconté son épreuve :

En mars 2003, j’ai été arrêtée sous prétexte que j’étais une espionne. Ils m’ont tellement battue que je pensais que j’allais mourir. Ils m’ont amenée à la préfecture et m’ont accusée de donner des informations [à quelqu’un qui était apparemment employé du gouvernement], quand j’étais professeur. Ils ont menacée de me tuer. Ils m’ont laissée nue toute une journée, de 13 heures jusqu’à 17 heures le lendemain… J’ai pleuré, j’ai prié, j’avais très peur. Ils m’ont gardée au Palais de Justice où ils avaient leur quartier général. Ils m’ont battue. Ça a même laissé des traces. La mission de l’ONU est venue et a pris une photo des marques terribles dans mon dos. Ils m’ont presque gâté un œil.54

Esclavage sexuel 

L’esclavage sexuel est défini comme la condition d’une personne sur laquelle s’exercent les attributs du droit de propriété ou certains d’entre eux, y compris l’accès au sexe (souvent par le viol ou d’autres formes de violence sexuelle), et comprend la plupart des formes, sinon toutes, de la prostitution forcée. En Côte d’Ivoire, des femmes et des filles ont été enlevées pour faire du travail forcé ainsi que des hommes. En outre, nombre des femmes et des filles enlevées sont devenues les esclaves sexuelles des rebelles. De nombreux rebelles ont contracté des « mariages » avec ces femmes enlevées qu’ils forçaient à être leurs « femmes ». Les rebelles changeaient aussi fréquemment de « femmes » quand ils se fatiguaient d’elles ou quand leurs « femmes » s’enfuyaient, tombaient malades, ou mouraient.

La plupart des enlèvements et des cas d’esclavage sexuel documentés par Human Rights Watch se sont produits dans les zones rebelles à l’ouest de la Côte d’Ivoire, en particulier dans la région des 18 Montagnes.

Après avoir été capturées, de nombreuses femmes et filles ont été violées, violées collectivement au cours d’incidents isolés, et violées successivement sur de longues périodes. Elles ont été forcées de vivre avec leurs ravisseurs pendant des périodes allant de plusieurs jours à plus d’un an. Certaines ont été contraintes à prendre une part active aux combats. Tandis que certaines esclaves sexuelles étaient utilisées dans les camps pour du travail forcé comme chercher de l’eau, cuisiner, nettoyer, et accomplir d’autres tâches domestiques traditionnellement féminines, d’autres furent incarcérées dans de petits espaces confinés où elles étaient prisonnières juste pour les relations sexuelles, et même parfois attachées. Certaines survivantes ont raconté qu’elles étaient considérées comme la « propriété » d’un combattant, qui semblait assurer un certain degré de protection contre des crimes comme le viol collectif. Suite à leur enlèvement et leur esclavage sexuel, des femmes et des filles ont subi des sévices brutaux, et ont dû supporter des coups, blessures, humiliations, et d’autres peines au-delà de la violence sexuelle.

Plusieurs anciennes esclaves sexuelles interrogées par Human Rights Watch ont dit avoir vécu dans une peur quasi constante, ou des coups de feu, des violences, des atrocités, et des châtiments corporels devirent leur réalité quotidienne. La plupart d’entre elles se rappelaient avec une angoisse particulière le tourment de leur souffrance solitaire, sachant qu’elles étaient sans famille ni amis, séparées de tous ceux qu’elles aimaient. Une femme enlevée en 2002 par des soldats du MPIGO alors qu’elle était adolescente, et prisonnière pendant des mois, décrivit:

Passer d’un garçon à l’autre, c’est très dur. C’est très triste. J’en suis presque morte plusieurs fois. Le rebelles prenaient des filles dans presque tous les villages près de là où j’étais. On voyait de nouvelles filles arriver dans le camp. Et les garçons parlaient de ça. Ils en étaient fiers. On était quatre filles dans ma maison [qui était] dans un des camps. J’ai rencontré beaucoup de filles de toute la région, même celles qui étaient de loin, comme de villages près de Bangolo et Logouatou et près de Man.55

Human Rights Watch a parlé avec des femmes et des filles qui ont été retenues comme esclaves sexuelles et qui ont dit avoir été enlevées alors qu’elles étaient enfants. Par exemple, une jeune fille de dix-sept ans raconta à Human Rights Watch comment elle avait été enlevée dans la rue à Danané en fin 2002, alors qu’elle n’avait que 13 ans.

Quand la guerre est arrivée, les rebelles sont venus de partout… Un grand commandant rebelle, Samson, conduisait une grosse voiture et il a dit « monte dans la voiture ou on te tues. » J’ai dit « Pourquoi tu vas me tuer ? Qu’est-ce que j’ai fait ? » Il a dit « Monte. » Ils m’a amené à une maison, il m’a violée, il m’a prise, il me prenait tout le temps… La maison avait trois chambres et un salon. On était beaucoup de filles là-dedans. Au moins dix filles. Chaque fois que je veux sortir ou essayer de refuser ils me bat. Toujours il me punit parce qu’il pense que je vais m’échapper. Chaque fois que je disais « Je veux rentrer à la maison, » il disait « Non, fais ce que je veux ou je te tues. » Je disais, « Non je veux rentrer à la maison maintenant. » Il disait « Non, tu es ma femme maintenant. » Je disais « Non » et il me battait. Pendant une année je crois… Samson, il m’a fait si mal, il me prenait brutalement.56

Certaines femmes et filles ont été enlevées dans les rues, sur des routes de campagne, ou en brousse. D’autres ont été arrachées à leur propre maison, sous les yeux de leur famille et de leurs voisins impuissants. Une fille a dit à une ONG internationale :

J’ai été recrutée de force à Zeaglo. Mon père refusait que je les suive. Ils l’ont tué sous mes yeux. Mon père est mort à cause de moi. 57

Un leader de la société civile, travaillant à l’ouest contrôlé par les rebelles fin 2002 début 2003, a documenté beaucoup de cas où des femmes et des filles ont été enlevées à des barrages des rebelles et lors de descentes lancées sur des villages à proximité de la ville de Man. Il expliqua :

J’enseignais dans cette zone et je connaissais beaucoup de gens et ils me parlaient, ils me faisaient confiance. C’était les militaires, les responsables. Les FAFN, libériens et ivoiriens tous mélangés. Surtout le MJP mais aussi le MPIGO et certains étaient avec le MPCI… Il y avait surtout des viols collectifs. Quand des femmes [ou des filles] allaient au marché les soldats [rebelles] les kidnappaient sur la route, aux barrages. Il y a avait aussi des cas de descentes fréquentes où des soldats [rebelles] prenaient des filles [ou des femmes] et des marchandises, puis les groupes de patrouille revenaient au camp avec les femmes [ou les filles]. Après les barrages et les descentes, les femmes [ou les filles] restaient dans les camps facilement une, deux, ou trois semaines, parfois davantage. Quand les maris allaient chercher leurs femmes et pour payer des rançons, ils étaient battus. Cinq jeunes femmes ont été retenues pendant trois mois, tellement longtemps que les familles pensaient que les petites étaient déjà mortes. Quand les familles ont essayé de rencontrer le chef [des rebelles], c’était impossible. Souvent ils enlevaient des filles à leurs familles.58

Un jeune homme a raconté l’enlèvement de sa cousine en 2003 par des sierra léonais combattant avec les forces du MPIGO ou du MPJ dans la ville de Danané.

Une de mes cousines a été prise par un chef de guerre sierra léonais nommé Idrissa. Il l’a vue dans une discothèque. Elle est très belle. Elle ne voulait pas sortir avec lui mais il est venu dans la cour avec tous ses hommes, ils tiraient en l’air, vraiment tout le monde paniquait. Il terrifiait tout le monde. Il était sadique : il criait que si la fille ne l’accepte pas il y aurait un massacre. Ils ont débarqué dans la cour en tirant. Les gardes étaient sauvages. Tout le quartier s’est réveillé. La famille avait si peur qu’ils ont poussé la fille à aller avec lui. Ils m’ont même demandé d’intervenir et de lui dire qu’elle devait se sacrifier pour sauver le reste de la famille. La mère est venue me demander d’intervenir, elle a dit que sa fille devait l’accepter pour nous sauver tous de la barbarie de cet homme. Le cas de ma cousine fait vraiment pitié… Sa maman est morte, parce qu’elle était malade avant et les soucis pour sa fille l’ont tuée.59

Tandis que quelques esclaves sexuelles interrogées par Human Rights Watch ont fait des récits poignants et héroïques d’évasion, beaucoup d’autres ont été forcées en 2003 d’accompagner leurs « maris » combattants libériens ou sierra léonais au Libéria quand ces derniers battaient en retraite. Même si la période d’hostilités est révolue, nombreuses femmes et de ces filles sont restées avec leurs ravisseurs, à la fois de peur des représailles et de peur d’être rejetées par leurs familles. Certaines femmes ont expliqué à Human Rights Watch qu’elles restaient avec leurs ravisseurs parce qu’elles craignaient que leurs familles leur reprochent d’avoir été enlevées et violées ; d’autres restaient parce qu’elles avaient donné naissance à leurs enfants, ou parce qu’elles étaient dépendantes de la drogue.

Celles qui veulent rompre les liens avec leurs ravisseurs ont peu d’alternatives économiques ou sociales, et demeurent très vulnérables. En Côte d’Ivoire comme au Libéria, les esclaves sexuelles qui ont pu échapper à leurs ravisseurs se retrouvent démunies et abandonnées, sans autre choix que de se livrer au sexe de survie, ou de survivre péniblement en travaillant pour un maigre salaire dans l’économie informelle. Plus de la moitié des anciennes esclaves sexuelles ivoiriennes interrogées par Human Rights Watch au Libéria ont à moment échangé le sexe contre de la nourriture – parfois juste une assiette.

Les esclaves sexuelles évadées que Human Rights Watch interrogea, ainsi que certains responsables des réfugiés ivoiriens au Libéria, estiment que nombreuses femmes et filles ivoiriennes restent avec leurs anciens ravisseurs au Libéria et dans une moindre mesure en Côte d’Ivoire.60 Un travailleur humanitaire a dit à Rights Watch :

Il y a beaucoup de filles de Bangolo capturées par des libériens, qui ont été trouvées à Bin-Hounien et réunies avec leurs familles. Elles ont été prisonnières, épouses, mais forcées. Ca pouvait durer trois ans même, elles passaient des rebelles libériens aux ivoiriens. Et beaucoup d’autres filles sont allées au Libéria et ne sont pas revenues. Souvent ils ont pris des filles à leurs familles, et maintenant elles vivent toujours avec eux au niveau des barrages et dans des maisons comme leurs femmes. Ces filles ne savent pas comment revenir, quelquefois elles ont des enfants avec ces hommes maintenant ou elles se droguent.61

Plusieurs anciennes esclaves sexuelles interrogées par Human Rights Watch au Libéria ont expliqué combien il leur avait été difficile d’échapper à leurs ravisseurs, aussi bien matériellement que psychologiquement. Certaines ont dit qu’elles vivaient toujours dans la peur d’être retrouvées et punies, ou même tuées pour avoir eu la témérité de s’échapper.

Meurtres d’esclaves sexuelles

Tandis que certaines esclaves sexuelles et de « femmes » des rebelles s’échappaient ou restaient avec leurs ravisseurs, d’autres ont été tuées. Human Rights Watch a interrogé plusieurs témoins de ces meurtres. Des femmes et des filles ont été tuées, en particulier au cours de la lutte interne pour le pouvoir entre le MPCI et les forces libériennes et sierra léonaises issues du MPJ et du MPIGO en début 2003, qui a abouti à l’extermination ou l’expulsion des combattants libériens et sierra léonais de la région ouest contrôlée par les rebelles. Même si ce refoulement des libériens et des sierra léonais a éventuellement entraîné la fin progressive des pires formes de violence sexuelle liée au conflit dans l’ouest rebelle, dans l’immédiat le refoulement a donné naissance à une montée brève mais brutale de la violence contre les femmes.

D’après des entretiens avec des responsables locaux de la société civile, le personnel d’ONG sociales et humanitaires, d’anciennes esclaves sexuelles, et un ancien porte-parole des rebelles sous le commandement du chef rebelle Félix Doh, nombre de femmes et de filles enlevées par des combattants libériens et sierra léonais entre 2002 et 2003 furent tuées pendant ou peu après l’expulsion de leurs ravisseurs étrangers de Côte d’Ivoire.62 Ces meurtres ont eu lieu dans plusieurs contextes.

Premièrement, pour des raisons qui restent confuses, les libériens et les sierra léonais ont tué bon nombre de leurs propres esclaves sexuelles.

Deuxièmement, les forces du MPCI impliquées dans l’expulsion des combattants libériens et sierra léonais ont tué beaucoup des « femmes » ivoiriennes des rebelles libériens et sierra léonais à titre de représailles.

Des rebelles libériens et sierra léonais tuèrent leurs propres « femmes »

Des femmes qui avaient déjà connu le traumatisme de l’enlèvement et de l’esclavage sexuel ont fait part à Human Rights Watch de leur panique quand les meurtres ont commencé. De nombreux meurtres ont été signalés entre Man et Danané près de la frontière libérienne quand des combattants libériens en fuite ont tué certaines de leurs propres captives. Quatre anciennes esclaves sexuelles différentes ont expliqué à Human Rights Watch comment elles avaient été témoins du meurtre de beaucoup de « femmes » des combattants libériens et sierra léonais, lors de différents massacres qui ont eu lieu en début 2003. Une ancienne esclave sexuelle a fait part à Human Rights Watch de sa propre expérience, terrifiante et presque mortelle, aux mains de ses ravisseurs rebelles libériens dans la brousse près de Logouatou, au cours de cette période troublée :

Ils ont tué quatre filles ivoiriennes devant moi. C’était dans la brousse près de Logouatou. J’ai dit « pardon, pardon, je vous en supplie, laissez-les vivre, elles sont mes soeurs. » J’ai essayé d’intervenir mais elles ont été tuées. C’était des filles de Danané. Je connaissais deux. Je ne connaissais pas les deux autres mais toutes les quatre ont dit qu’elles étaient de Danané. Nous ne les avons pas enterrées. Je voulais le faire mais je n’ai pas pu les enterrer. Quelques-uns des libériens voulaient me tuer moi aussi. Ils ont dit que toutes filles devraient être tuées. Mais les cinq hommes qui me violaient tout le temps ont dit « Non, c’est notre femme. » J’ai entendu qu’il y avait eu beaucoup, beaucoup d’autres filles tuées vers la frontière.63

Une femme enlevée fin 2002 et réduite en esclavage par ses ravisseurs,dans plusieurs camps rebelles de la région des 18 Montagnes, déclara : « Quand les libériens ont quitté la Côte d’Ivoire, ils ont tué beaucoup, beaucoup de filles qu’ils avaient enlevées, depuis Danané jusqu’à la frontière. J’ai vu des exécutions de mes propres yeux et d’autres filles comme moi m’ont parlé de choses qu’elles avaient vues aussi. » 64 Cette femme a estimé que sur une période de plusieurs semaines elle seule avait vu tuer au moins une dizaine de femmes enlevées, sans compter les cas dont elle avait simplement entendu parler. Une autre esclave sexuelle évadée décrivit son expérience aux mains de ses ravisseurs rebelles qui l’a mené au seuil de la mort :

Après deux jours ils nous ont prises, nous étions neuf femmes, la plupart dans les vingt et trente ans. Ils nous ont mises à l’arrière de leur pick-up et ils nous ont mis des bandeaux sur les yeux. On était nues. On s’est arrêtés. Ils nous ont dit de descendre. Ils ont dit qu’ils allaient tirer et que quand ils tirent en l’air il faut courir sinon ils nous tuent. Mais on ne savait pas qu’on était au bord d’une rivière. Sans le savoir à cause des bandeaux sur nos yeux. Ils ont tiré et on a couru sans voir la rivière. Cinq jeunes femmes au moins se sont noyées comme ça. L’eau m’a emportée. Je me suis accrochée à un arbre et j’ai réussi à enlever mon bandeau. La rivière m’a amenée jusqu’au Libéria. J’ai réussi à sortir et à ramper dans la brousse où il y avait des femmes qui travaillaient dans les champs. J’étais toute nue, et je tombais parce que je n’avais presque plus de force. Les rebelles nous avaient laissées sans manger pendant trois jours. Je suis tombée dans les champs. Elles croyaient que j’étais morte. Mais elles m’ont emmenée et lavée et nourrie et donné de l’eau, elles m’ont habillée. Ces femmes libériennes étaient gentilles. C’était à côté du village de Bohepleu. J’ai passé une semaine dans ce village.65

Des rebelles du MPCI tuèrent des « femmes » des libériens et des sierra léonais à titre de représailles

De plus, les rebelles ivoiriens du MPCI impliqués dans l‘élimination des combattants libériens et sierra léonais auraient tué de nombreuses filles associées à ces derniers. Selon un ancien porte-parole des rebelles ayant des informations dignes de foi sur le sort de ces femmes, le nombre des femmes tuées ainsi durant l’expulsion en 2003 de libériens et de sierra léonais pourrait être même au-delà de 50 à 100 :

Quand les ivoiriens ont poussé les libériens dehors, toutes les filles qui étaient laissées en arrière ont été tuées. Si quelqu’un montrait votre cour et disait que vous étiez sortie avec un chef de guerre libérien ou même un simple combattant, ils vous tuaient, ils ne veulent rien savoir. Ces filles qui ont été tuées étaient si nombreuses… trop nombreuses. Je ne peux pas donner de chiffre exact, mais j’ai vu une dizaine de corps de filles ivoiriennes tuées seulement à Danané, de mes propres yeux. Et à cause de ma fonction, j’ai entendu parler de beaucoup d’autres.66

Les femmes et les filles enlevées par des rebelles libériens et sierra léonais sierra léonais et ayant entendu parler de ces meurtres en représailles étaient terrifiées. D’anciennes esclaves sexuelles ont dit à Human Rights Watch que ces meurtres en représailles rendaient encore plus dangereux leurs efforts pour s’échapper à leurs « maris » et rester en arrière en Côte d’Ivoire, voire retrouver leur famille.67

Violence sexuelle aux barrages des Forces Nouvelles

Depuis le début de la guerre et tout au long de la crise jusqu’au moment des enquêtes effectuées pour de rapport en fin 2006, les nombreux barrages répartis dans les zones rebelles (d’ailleurs comme de nombreux barrages en zone gouvernementale) ont constitué des points névralgiques pour des violences de type, et des comportements de prédateurs sexuels. Les exactions au niveau des barrages comprennent le viol, le viol collectif, l’exploitation sexuelle, le harcèlement sexuel, et d’autres crimes tels que le vol, l’extorsion, l’intimidation, les coups et blessures, les tortures, les meurtres, et les disparitions forcées. Des survivantes d’abus sexuels, des responsables de la société civile, et des chauffeurs d’autobus et de « bana bana » décrivirent pour Human Rights Watch comment des rebelles forçaient des femmes de descendre des véhicules de transports en communs pour les retenir en arrière, tandis que d’autres passagers pouvaient passer, suite à quoi ils abusaient d’elles. Ce phénomène était particulièrement répandu à l’ouest sous contrôle rebelle.

Human Rights Watch et d’autres organisations ont documenté de nombreux cas de viol, de viol collectif, d’humiliation sexuelle, de mauvais traitements physiques et de harcèlement sexuel perpétrés par des combattants rebelles aux barrages tenus par des rebelles. Un responsable de la société civile qui a fait des recherches en 2002 et 2003 sur les abus commis dans 20 villages à l‘ouest rebelle, affirma à Human Rights Watch que son organisation avait documenté au moins 40 cas de viol, dont la plupart s’étaient produits à des barrages. Une employée d’une ONG ivoirienne qui voyageait fréquemment dans l’ouest a décrit ce qu’elle avait vu :  

Je devais voyager tout le temps, et j’ai vu des filles sorties des bus [bana bana] au moins 10 fois, peut-être plutôt 15. Je me rappelle même une fois où les parents étaient là et ils criaient et pleuraient et la mère suppliait les soldats à genoux et alors à la fin les rebelles ont laissé la fille remonter dans le bus. Mais ça [laisser aller les jeunes femmes] c’était rare.68

Certaines routes dans la région des 18 Montagnes étaient particulièrement périlleuses pour les femmes et les filles, bien après que le conflit armé ait cessé jusqu’au mois ou Human Rights Watch effectua ses enquêtes. Un responsable local de la société civile a signalé qu’en novembre 2006 une fillette de dix ans avait été violée à un barrage près de Bloalé.69 Une représentante d’ONG a décrit ce qu’elle avait vu à un barrage près de l’entrée de Logoualé :

Quand une fille plaît à un rebelle là, elle doit rester en arrière, cuisiner, et être une esclave sexuelle. Dans beaucoup d’endroits. Le barrage à l’entrée de Logoualé est mauvais, ils bloquaient beaucoup de filles là. Une femme que je connais était commerçante et chaque fois qu’elle devait passer le barrage elle était obligée de rester et elle était violée chaque fois. Son mari est venu avec elle une fois et ils l’ont prise même devant lui.70

Des témoins, dont plus d’une dizaine de conducteurs de minibus qui passent quotidiennement par bon nombre de barrages, ont dit à Human Rights Watch que de 2002 à 2004 ils voyaient souvent des femmes contraintes de rester en arrière tandis que le reste des passagers du bus était autorisé à continuer. Les chauffeurs ont décrit comment les plus belles jeunes passagères étaient couramment forcées de descendre des véhicules de transport public. Ce phénomène était particulièrement répandu durant le conflit actif, mais a continué jusqu’au moment où les enquêtes pour ce rapport a été effectuées en fin 2006. Comme l’a dit un chauffeur : « Aux barrages, ils gardent les filles jeunes et jolies, et les autres peuvent passer. » 71 Des chauffeurs d’Abidjan à Man, de Man à Danané, et de Guiglo vers plusieurs destinations ont tous signalé à Human Rights Watch des cas où des femmes et des filles avaient été emmenées de cette façon par des hommes de diverses factions armées. Deux jeunes femmes ont dit à Human Rights Watch qu’elles avaient été violées à des barrages par des combattants rebelles en 2003 et 2004, l’une dans une région proche de Bouaké et l’autre non loin de Bangolo.72 Un groupe de trois chauffeurs a expliqué à Human Rights Watch qu’ils avaient observé des jeunes femmes s’habillant avec des vêtements déchirés peu attrayants pour s’enlaidir le plus possible, ou même se travestissant en jeunes hommes, afin d’éviter le harcèlement et l’exploitation sexuelle prévisibles aux barrages.73

Par exemple, une des survivantes de ce type de violence a raconté à Human Rights Watch comment elle avait été kidnappée à un barrage, battue, déshabillée, et violée par un officier des Forces Nouvelles à Danané en fin janvier 2006, apparemment à titre de représailles pour son soutien supposé au gouvernement. Elle pense avoir été prise pour cible parce qu’elle voyageait en provenance d’Abidjan, et elle a été donc accusée d’être une espionne du gouvernement :  

Je suis restée à Abidjan quand la guerre est arrivée. Je n’avais pas de contact avec mes parents et mes deux enfants. Je me faisais tellement de souci pour eux… Finalement en 2005 j’ai décidé de quitter Abidjan et je suis partie le 26 janvier 2006, et arrivée le 27 janvier. Les rebelles me harcelaient beaucoup aux barrages et ils me demandaient de l’argent et ils disaient que mes papiers n’étaient pas propres et quelques-uns voulaient que je reste avec eux. Malgré ça, j’ai réussi à arriver presque jusqu’à Danané…et là encore ils m’ont demandé mes papiers. Les rebelles disaient : « Tu es une espionne, on connaît les gens comme toi. Tu es une menteuse, ce papier est la preuve. » Ils m’ont enfermée dans une case et toute la journée ils m’ont maltraité et frappé et menacé…Puis à 18 heures, ils m’ont envoyée à la ville de Danané dans le quartier de Belleville au Chef de Poste… Je lui ai dit que je ne suis pas espionne, je viens d’être opérée et je ne voulais pas mourir sans voir ma mère et mes enfants. Mais il a déchiré mes vêtements et il m’a frappée très fort et je disais « Pardon, pardon, je viens d’avoir une opération » et j’essayais de lui montrer ma cicatrice mais il m’a violée quand même. C’était la première fois que j’avais eu des relations sexuelles depuis mon opération et ça faisait très mal, il m’a forcée très brutalement. Je me suis évanouie. Et je me suis réveillée et j’ai vu qu’il m’avait laissée par terre, nue, et je l’ai entendu parler aux hommes dehors, puis je l’ai entendu dire « On l’amène en brousse, préparez-vous. » Alors j’avais très peur et j’ai poussé une chaise contre une fenêtre et j’ai sauté par la fenêtre toute nue. Et j’ai rampé et je suis arrivée à une maison et ils m’ont donné un pagne [un tissu que les femmes enroulent autour d’elles] et après un moment je me suis enfuie.74

Presque tous les 15 membres d’ONG et responsables de la société civile interrogés séparément et indépendamment par Human Rights Watch à l’ouest sous contrôle des Forces Nouvelles ont confirmé que la violence sexuelle continue aux barrages. Ils ont remarqué que les femmes sur les marchés étaient particulièrement vulnérables, du fait de la nature de leur travail qui les obligeait à voyager pour vendre leurs marchandises. Selon les membres d’ONG et les responsables de la société civile ainsi que les chauffeurs d’autobus, les femmes travaillant sur les marchés se voient systématiquement rackettées aux barrages. Celles qui ne peuvent pas payer les pots-de-vin réclamés sont souvent retenues et exposées aux abus sexuels, y compris le viol.

Différences chronologiques : violence sexuelle pendant la période « ni paix ni guerre » 2004-2007

Quand les troupes françaises et de l’ONU ont commencé à patrouiller la zone tampon entre les Forces Nouvelles au nord et les forces du gouvernement au sud, les combats actifs se sont interrompus, et l’impasse politique et militaire de 2004-2007 a commencé. Cette période a souvent été décrite comme « ni paix, ni guerre, » qui a épargné au pays les affrontements militaires de 2002-2003 sans pour autant voir naître une paix durable. Si les abus contre les civils étaient plus concentrés dans la période d’hostilités actives auparavant, de graves violations ont cependant continué à se produire pendant cette phase de tension et de militarisation accrue, telles que des massacres, des exécutions extrajudiciaires, des actes de torture, de harcèlement, de pillage, et d’intimidation.75

Human Rights Watch a documenté moins de cas d’abus sexuels commis par les Forces Nouvelles pendant la période 2004-2006 que ce n’était le cas pendant la guerre de 2002-2003, ou dans la périodes suivant les combats actifs. En dépit de leurs préoccupations face aux abus continus, bon nombre des représentants de la société civile et d’ONG actifs dans la zone contrôlée par les Forces Nouvelles Cette constatèrent également une amélioration.76

En l’absence de données plus exhaustives et scientifiques sur les tendances et la fréquence de la violence sexuelle, il est impossible d’être sûr des raisons de la diminution des attaques sexuelles et autres depuis 2004. Cependant, les observateurs locaux et les membres de la société civile attribuent la diminution des agressions sexuelles d’abord et surtout au départ en 2003 des combattants libériens et sierra léonais (qui furent les plus notoires agresseurs sexuels) ; deuxièmement à l’impact des forces françaises de maintien de la paix chargées de contrôler une zone tampon connue sous le nom de « Zone de confiance » et qui effectuaient des patrouilles régulières ; troisièmement à l’arrivée des troupes de l’ONUCI qui faisaient de même77 ; et quatrièmement à quelques efforts de la part de certains chefs rebelles pour traiter le problème. Par exemple, après les sanctions imposées par l’ONU contre le commandant rebelle Martin Kouakou Fofié pour violations majeures des droits humains en février 2006, le dirigeant des Forces Nouvelles, Guillaume Soro, a ordonné une réduction numérique des barrages, peut être en partie en reconnaissance des nombreux cas d’atteintes aux droits humains qui s’y produisaient.78

Le porte-parole des Forces Nouvelles Sidiki Konaté a déclaré le 26 mai 2006 lors d’une conférence de presse que les Forces Nouvelles étaient responsables pour les crimes commis dans les zones sous leur contrôle. Il a déclaré : « Chacun répondra de ses actes, des atteintes aux droits humains… cette crise finira un jour, mais les crimes ne pourront pas être effacés. Il faut faire attention et comprendre qu’avant, c’est différent de maintenant. Il y a des choses qu’on pouvait faire parce que la communauté internationale n’était pas là. Il faut désormais arrêter car les temps ont changé avec la présence de la communauté internationale. Les FN vont continuer la sensibilisation de l’ensemble des autorités des FN et de leurs éléments sur le terrain. »79

Cependant, des abus sexuels continuent à se produire. Human Rights Watch a documenté et reçu de nombreux rapports sur des abus sexuels dans la partie de la Côte d’Ivoire contrôlée par les Forces Nouvelles entre 2004 et 2006, surtout des viols et des viols collectifs. Bien que les représentants de la société civile aient unanimement constaté que la situation s’était considérablement améliorée depuis la fin des hostilités actives, ils ont été catégoriques sur le fait que la violence sexuelle demeurait un réel problème. Une responsable d’une ONG locale des droits des femmes a déclaré à Human Rights Watch à l’automne 2006 :

Nous constatons de la violence sexuelle jusqu’à aujourd’hui, vous savez. Comme à Vavoua, une jeune fille était victime d’un mariage forcé avec son cousin et elle s’est enfuie. Elle est allée chercher de l’aide auprès de l’autorité locale, qui était un chef rebelle. Il l’a forcée à devenir sa femme… Il y a un mois.80

De même, la Division des Droits de l’Homme de la Mission de l’ONU en Côte d’Ivoire (ONUCI) a documenté des dizaines de cas de violence sexuelle commis par des combattants rebelles de 2004 à 2006.81 Certains de ces cas, qui ont eu lieu dans toutes les zones sous contrôle des Forces Nouvelles, comportent des viols, des viols collectifs et des agressions sexuelles à l’encontre de femmes et de filles à Vavoua, Bouaké, Konankankro, Ibodokro, Korhogo, et d’autres localités du nord.

Différences régionales dans les abus sexuels commis par les rebelles

Les abus sexuels commis par les rebelles n’ont pas eu la même intensité ni la même fréquence dans toutes les zones sous contrôle des Forces Nouvelles. La mesure dans laquelle les commandants ont toléré, encouragé ou participé à la violence sexuelle semble avoir influencé la prévalence de la violence sexuelle dans certaines zones rebelles.

Dés le début du conflit ivoirien, des différences régionales pouvaient être constatées. Les territoires du centre et du nord, contrôlés par le MPCI, ont été épargnés par la violence sexuelle largement répandue qu’ont connue les civils à l’ouest sous contrôle du MPJ et du MPIGO.82 Depuis l’expulsion en 2003 des mercenaires libériens et sierra léonais, l’ouest a été contrôlé plus étroitement par les dirigeants du MPCI à Bouaké, mais les commandants locaux des Forces Nouvelles à Man et Danané semblent rester relativement indépendants par rapport au contrôle centralisé.

Quand Human Rights Watch a mené des recherches en 2003, les civils qui vivaient dans les zones du centre et du nord sous contrôle du MPCI (y compris certains qui n’étaient pas des sympathisants de la cause des rebelles) ont témoigné que le MPCI respectaient généralement davantage les civils dans les villes dont ils s’emparaient dans le nord, organisant des réunions avec la population civile, expliquant leurs objectifs, et disant aux civils qu’ils n’étaient pas là pour s’attaquer à eux.83 Une raison plausible de ce type de comportement est que le MPCI se considérait initialement comme un mouvement de libération et voulait maintenir sa réputation comme tel dans le centre nord, en particulier là où les membres du MPCI ressentaient des affinités ethniques ou autres avec la population, ayant subi les mêmes discriminations aux mains des forces de sécurité majoritairement sudistes.

Néanmoins, malgré ces rapports positifs et les efforts du MPCI pour réprimer les atrocités du MJP et du MPIGO, les membres du MPCI du centre nord se sont rendus coupables de nombreuses violations flagrantes des droits humains, qui rappellent celles commises par leurs alliés à l’ouest. Par exemple, quand les rebelles ont pris Bouaké en septembre 2002, ils ont arrêté une centaine de gendarmes et les ont détenus dans les casernes de la 3ème Bataillon de la Gendarmerie. Plusieurs semaines plus tard, le 6 octobre 2002, entre 90 à 131 corps ont été découverts dans une fosse commune au cimetière communal de Dar Es-Salaam à Bouaké, dont beaucoup auraient été liées à la gendarmerie. On pense que les morts auraient été sommairement exécutés par le MPCI.

Les meurtres n’ont pas été les seuls châtiments infligés par le MPCI aux personnes soupçonnées de soutenir le gouvernement ; la violence sexuelle a aussi été utilisée. Des groupes locaux de défense des droits humains ont fait état de cas de violence sexuelle où les rebelles du MPCI ont pris pour cible des femmes dont des membres de la famille étaient affiliés à la police et à d’autres responsables gouvernementaux, des femmes affiliées au FPI (le parti au pouvoir), et certains groupes ethniques considérés comme étant fidèles au gouvernement ou simplement hostiles aux Forces Nouvelles.84 La plupart de ces cas se sont produits au cours des premiers mois de la rébellion, de septembre à décembre 2002, période durant laquelle les atrocités des rebelles du MPCI autour de Bouaké ont terrifié les civils et déclenché un déplacement massif des populations.85 Un leader de la société civile d’une ville du nord a décrit cette dynamique à Human Rights Watch :

Bouaké avait beaucoup de Baoulés et d’autres personnes originaires du sud, mais aussi des gens originaires du nord. Les Baoulés et les gens du sud soutenaient les loyalistes et le gouvernement, et donc beaucoup d’entre eux ont fui Bouaké quand les rebelles ont gagné. Ngatakro, Aouniansou et d’autres quartiers Baoulés et de gens du sud sont presque vides depuis que les rebelles sont arrivés, alors que Koho et Dar Es-Salaam sont très animés et pleins de vie, parce qu’ils ont toujours été Dioulas. Les quartiers se sont vidés parce que les gens ont subi des exactions. Ils ont été pillés et aussi il y a eu des violences sexuelles.86

Quand les populations principalement Baoulés ont fui, elles sont descendues vers le sud dans le territoire sous contrôle du gouvernement, en particulier à Yamoussoukro et à Abidjan. Des sages-femmes et des travailleurs sociaux basés à Yamoussoukro ont dit à Human Rights Watch qu’en novembre et décembre 2002, ils avaient soigné des dizaines de femmes qui avaient été violées par les rebelles.87

Quand ils furent sur le terrain à ce moment, Amnesty International documenta des cas dans lesquels les rebelles du MPCI ont violé des parentes d’agents gouvernementaux à Bouaké. Par exemple, dans un des cas documentés, les rebelles ont fait subir un viol collectif à la femme d’un fonctionnaire du ministère des Finances lorsqu’ils ont pris Bouaké en septembre 2002. Cette femme Baoulé qui avait la quarantaine a subi un viol collectif par des rebelles du MPCI dans sa maison, devant son mari et ses enfants.88

En plus des agressions contre des civils comprenant le viol ou le viol collectif des femmes, les rebelles du MPCI ont aussi réduit des femmes à l’esclavage sexuel. Par exemple, Amnesty International a rapporté un cas dans lequel trois sœurs âgées de 17, 16 et 12 ans ont été « gardées comme épouses » dans leur propre maison par des rebelles occupants du MPCI en septembre 2002. Si les deux sœurs plus âgées ont selon le compte-rendu réussi à s’échapper, la plus jeune est morte en chemin.89 Les rebelles du MPCI ont aussi recruté des femmes sous la contrainte pour prendre part aux hostilités actives, et presque toutes ont été violées ou ont subi une autre forme de violence sexuelle, selon Amnesty International.90 Une jeune femme de vingt-deux ans a raconté à Amnesty International comment elle avait été enlevée à Bouaké par le MPCI en septembre 2002 ainsi que de nombreuses autres jeunes femmes, comment elle et beaucoup d’autres avaient été frappées à coups de barres de fer et de bâtons, et comment celles qui refusaient de porter l’uniforme auraient été tuées. Elle a aussi décrit la façon dont elle et les autres furent violées à partir du premier jour de leur captivité. Pendant les deux premiers jours, les rebelles violaient toutes les captives sans distinction, suite à quoi attribuèrent une femme à chaque rebelle pour qu’elle lui serve d’esclave sexuelle.91

De plus, au fur et à mesure que le temps passait et que les salaires et les provisions à disposition des rebelles ivoiriens diminuaient, la conduite des soldats du MPCI s’est détériorée même dans la zone nord, avec plus d’incidents de pillage et de viol signalés dans le territoire sous contrôle du MPCI en 2003.

Tout comme les soldats du MPCI dans le centre du pays autour de Bouaké, les rebelles dans la zone nord commettaient aussi des viols et autres violations des droits humains pendant le conflit. Par exemple, Amnesty International a documenté comment dans la région de Korhogo, non loin de la frontière avec le Mali, les rebelles du MPCI auraient violé plusieurs femmes qui fuyaient vers le Mali, et tranché la gorge d’un homme accusé d’appartenir à une force pro-gouvernementale.92

Les préoccupations relatives à la violence sexuelle et à d’autres crimes contre l’humanité ont fait partie des raisons de la mise en œuvre des sanctions économiques et d’interdiction de voyager prises par les Nations Unies à l’encontre du commandant de Korhogo, Martin Kouakou Fofié.93 Selon la déclaration du Comité des sanctions de l’ONU du 7 février 2006 : les forces sous son commandement se sont livrées au recrutement d'enfants soldats, à des enlèvements, à l'imposition du travail forcé, à des sévices sexuels sur les femmes, à des arrestations arbitraires et à des exécutions extrajudiciaires, contraires aux conventions des droits de l’homme et au droit humanitaire international.94

Etant donné que la mission de Human Rights Watch ne comportait pas d’enquête de terrain aux environs des villes du nord-ouest de Odienné ou de Touba, il est impossible à l’heure actuelle de décrire les caractéristiques des violences sexuelles dans ces régions. De plus, du fait en partie des problèmes de sécurité et de restrictions de financement, les agences d’aide et les ONG locales n’ont pas pu réaliser un travail solide sur la violence sexuelle dans les vastes parties du nord rural. Une spécialiste de la violence basée sur le genre travaillant en Côte d’Ivoire a déploré :

Ces régions [comme Odienné] sont un grand trou noir. Nous n’avons aucune information. Qui sait ce qui s’est passé là ? C’est probablement mieux que ce qui s’est passé dans l’ouest, mais ça pourrait être plutôt mauvais. Nous ne le savons pas. 95

Abus sexuels commis par les forces pro-gouvernementales

Depuis 2000, les forces pro-gouvernementales se sont rendues coupables de nombreuses violences sexuelles à l’encontre de femmes et de jeunes filles, tels que le viol, le viol collectif, les actes de torture sexuelle, et l’esclavage sexuel. Les abus sexuels commis par les forces pro-gouvernementales ont commencé au début de la crise politique en 2000, ont atteint leur apogée pendant les hostilités armées de 2002-2003, mais continuèrent par la suite (2004-2006), en particulier pendant les périodes de forte tension politique.

Nombre d’abus sexuels commis par les forces pro-gouvernementales semblaient politiquement motivés, et furent commis à l’encontre de femmes et de filles considérées comme soutenant les rebelles basés au nord ou l’opposition politique. Les plus vulnérables aux attaques étaient des femmes liées au parti d’opposition, le Rassemblement des républicains (RDR), surtout celles dans les familles des responsables de ce parti ; des femmes appartenant à des groupes ethniques venant principalement du nord comme les « Dioulas » (le terme Dioula est souvent utilisé pour désigner non seulement des ivoiriens mais aussi des personnes originaires du nord ou de l’étranger en général); et des femmes originaires d’autres pays ouest africains, surtout le Burkina Faso et le Mali.

La période la plus intense de violences sexuelles commises par les forces pro-gouvernementales s’est déroulée dans le contexte des hostilités actives, de septembre 2002 à mi 2003, alors que le gouvernement et les rebelles luttaient pour le contrôle de la Côte d’Ivoire, surtout à l’ouest.96 Certaines des pires violences sexuelles au cours de cette période semblent avoir été commis par des libériens mercenaires progouvernementaux. Les crimes sexuels flagrants commis par les forces pro-gouvernementales étaient souvent accompagnés d’autres atrocités graves, telles que des massacres, tortures, mutilations, recrutements forcés d’enfants et d’adultes.97

Même suite à la cessation du conflit armé actif en 2003, les forces pro-gouvernementales continuèrent à commettre des abus sexuels graves contre des femmes et des filles dans tous les territoires sous leur contrôle. Les sévices sexuels dans cette période — de fin 2003 à 2006 — étaient souvent associés aux développements militaires et politiques clés en Côte d’Ivoire, tels que des émeutes, des marches, des affrontements interethniques, et d’autres moments propices à la violence à large échelle. Par exemple, sur 15 cas de violence sexuelle documentés par Human Rights Watch pendant cette époque Abidjan, six ont eu lieu en période de crise politique ou sécuritaire. La plupart de ces cas concernaient des femmes qui semblaient avoir été choisies sur la base de leur appartenance ethnique, de leur nationalité, ou leur affiliation réelle ou présumée aux groupes rebelles et d’opposition.

Les différentes forces pro-gouvernementales impliquées dans les exactions

Les forces impliquées dans des violences sexuelles comprennent des membres des forces armées officielles et des institutions chargées de l’application de la loi, ainsi que des nombreuses milices armées pro-gouvernementales et de groupes informels de jeunes progouvernementaux.

Forces de sécurité officielles

Les forces de sécurité associées aux violations des droits humains comprennent les gendarmes, chargés de faire respecter la loi et de maintenir l’ordre dans un district (essentiellement dans les zones rurales) ; la police, qui doit maintenir l’ordre et faire respecter la loi dans les villes ; et les Forces armées nationales de Côte d'Ivoire (FANCI, qui regroupent l’armée, les forces aériennes, et la Marine). D’autres unités fonctionn