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US Border Patrol agents detain a person near Roosevelt High School during dismissal time as federal immigration enforcement actions sparked protests in Minneapolis, Minnesota, on January 7, 2026.

Violence d’État et résistance communautaire au Minnesota

Enquête menée par deux chercheuses de Human Rights Watch

Des agents de la Patrouille frontalière des Etats-Unis (US Border Patrol) arrêtaient un homme près du lycée Roosevelt, à Minneapolis, dans le Minnesota, le 7 janvier 2026 ; les actions des agents de cet organisme et des services du contrôle de l’immigration (ICE) ont déclenché de nombreuses manifestations de personnes protestant contre leurs méthodes.© 2026 Kerem Yucel/AFP via Getty Images

Ida Sawyer, directrice de la division Crises, conflits et armes à Human Rights Watch, et Nicole Widdersheim, directrice adjointe du bureau de Washington, se sont rendues au Minnesota début février pour y documenter l’impact de l’opération « Metro Surge » lancée par le gouvernement fédéral.
Depuis fin 2025, des milliers d’agents fédéraux armés ont investi les villes jumelles de Minneapolis et Saint Paul, ainsi que d’autres régions du Minnesota, menant une campagne de terreur et d’intimidation contre des immigrants et les personnes manifestant dans la rue pour observer ou protester contre leurs actions – comme Renee Good et Alex Pretti, deux personnes abattues illégalement par des agents fédéraux armés.
Dans l’entretien ci-dessous, Ida Sawyer et Nicole Widdersheim décrivent certaines de leurs conclusions préliminaires et de leurs recommandations politiques à l’intention des membres du Congrès et des responsables étatiques et locaux.

Quelles ont été vos premières conclusions à votre arrivée à Minneapolis ?

Il nous est rapidement apparu que la terreur et les traumatismes entraînés par l’opération « Metro Surge » (terme signifiant « Montée des interventions dans l’agglomération métropolitaine ») affectent tous les aspects de la vie quotidienne, avec des conséquences potentiellement durables. Nombreuses sont les personnes qui ont peur de sortir de chez elles. Certaines manquent leurs rendez-vous médicaux et renoncent aux soins nécessaires. Pour se protéger, eux et leurs familles, de l’Autorité de l’immigration et des douanes (Immigration and Customs Enforcement, ICE), des enfants restent chez eux, vivant dans la crainte constante que leurs parents leur soient enlevés à tout moment. D’autres peinent à se nourrir, à payer leur loyer et leurs factures, car ils ne se sentent plus en sécurité pour aller travailler.

Mais il était aussi profondément inspirant de voir comment les habitants du Minnesota s’organisent et se mobilisent massivement pour documenter les abus du gouvernement, venir en aide aux nécessiteux et adresser un message fort à l’administration Trump : ils ne resteront pas silencieux face au piétinement des droits de leurs concitoyens. Leurs efforts ont contraint le Congrès à se pencher sur son incapacité à demander des comptes aux agences chargées de l’application des lois relatives à l’immigration.

Qui avez-vous rencontré, et où vous êtes-vous rendues ?

Nous avons interviewé une centaine de personnes, dont certaines avaient été détenues et beaucoup d’autres harcelées ou maltraitées par des agents fédéraux armés, parmi lesquels des citoyens américains.

Bien que nous n’ayons pas pu accéder au bâtiment fédéral Bishop Henry Whipple, où l’ICE détient des citoyens américains et des étrangers, nous avons vu des manifestants stationnés à l’extérieur, dont 50 ont été arrêtés le 7 février. Nous avons également constaté la présence de bénévoles mobilisés pour accueillir les personnes de tous âges sans ressources après leur remise en liberté, leur offrant un manteau, une tasse de chocolat chaud, un téléphone portable pour appeler leurs familles et un moyen de rentrer chez elles.

Nous nous sommes rendus dans une église méthodiste, dont les responsables reçoivent plusieurs appels par semaine de fidèles inquiets des activités de l’ICE. Nous sommes allés au Modern Times Café, au sex-shop Smitten Kitten et dans une épicerie locale, tous transformés en centres d’entraide pour collecter et distribuer de la nourriture et d’autres formes d’assistance aux familles touchées. « Nous savions que le gouvernement n’allait pas nous sauver, alors nous avons dû nous débrouiller seuls », nous a confié un gérant.

Un résident de Minneapolis, au Minnesota, s’entretenait avec Ida Sawyer (directrice de la division Crises, conflits et armes à HRW) et Nicole Widdersheim (directrice adjointe du bureau de Washington), début février 2026, près du lieu où Renee Nicole Good fut abattue le 7 janvier 2026 par un agent des services du contrôle de l’immigration (Immigration and Customs Enforcement, ICE). De nombreux bouquets de fleurs commémoraient la mémoire de Renee Good, près d’une pancarte honorant la mémoire de Tien Xuan Phan, un citoyen vietnamien décédé lors de sa détention par l’ICE en juillet 2025. © 2026 Laura Prieto Uribe/Human Rights Watch

Quels sont les témoignages qui vous ont le plus marquées ?

Un couple en provenance d’Amérique centrale, l’un demandeur d’une carte verte et l’autre citoyenne américaine, nous a raconté comment ils ont été arrêtés par plusieurs véhicules de l’ICE début janvier, alors qu’ils revenaient du travail en compagnie d’un proche de l’épouse. Selon leur témoignage, un agent a ouvert la portière de la voiture conduite par l’homme, l’a saisi par la nuque, lui plaquant le visage contre le volant et lui collant ce qui semblait être un taser sur son ventre – sans l’utiliser – tandis que d’autres agents s’approchaient et pointaient leurs armes sur le véhicule. L’homme, qui souffre d’un problème médical à la gorge, s’est mis à tousser et a vomi, avant d’éprouver des difficultés respiratoires.

Son épouse et des personnes présentes sur les lieux ont appelé les secours. Une ambulance est finalement arrivée et il a été évacué aux urgences. Des agents de l’ICE sont restés à proximité de lui trois heures durant, le temps qu’il soit pris en charge. Il est maintenant rentré chez lui, mais depuis l’incident, il a peur de sortir, même pour se faire soigner, et n’a plus ses médicaments.

Le proche de l’épouse, quant à lui, a été arrêté lors du contrôle initial et incarcéré dans un centre de détention situé au Texas. Elle nous a raconté que cet homme avait été enlevé dans son pays d’origine lorsqu’il était enfant, et qu’elle avait vu la panique sur son visage à la vue des agents de l’ICE armés, tandis que le traumatisme de l’incident le submergeait à nouveau. « Je ne veux pas mourir », lui a-t-il dit. « Il était comme un petit garçon », a-t-elle ajouté, décrivant sa terreur.

Une autre famille hondurienne nous a raconté qu’une vingtaine d’agents fédéraux armés avaient encerclé leur maison début décembre. Plusieurs d’entre eux ont fait irruption sans mandat d’arrêt, ont-ils affirmé, défonçant les portes et causant d’importants dégâts. Le père a ensuite été arrêté, transféré au Texas et détenu pendant trois semaines avant d’être finalement remis en liberté en échange d’une caution d’un montant de 10 000 dollars, mais sans son téléphone ni son passeport hondurien. Il a dû se débrouiller seul pour rentrer chez lui, au Minnesota.

Sa femme doit accoucher fin février, mais elle n’a pas quitté le domicile familial depuis début décembre et communique avec son médecin par téléphone. Leurs deux jeunes enfants, une fillette âgée de sept ans et un garçon de 18 mois, sont également restés à la maison. La fillette essaie de suivre ses cours en ligne pour ne pas accumuler de retard dans son éducation. Elle rêvait de devenir avocate aux États-Unis, nous a-t-elle confié, mais à présent, elle souhaite que sa famille retourne au Honduras et elle a besoin de se fixer un nouvel objectif. Faisant écho à un sentiment partagé par des immigrants de tous âges, elle a déclaré qu’elle n’avait jamais imaginé les États-Unis comme ça.

Un chef d’entreprise, qui a immigré d’Afrique de l’Est aux États-Unis il y a plus de 30 ans et est devenu citoyen américain, nous a montré son passeport américain qu’il porte toujours sur lui lorsqu’il sort. Très ému pendant l’entretien, il a demandé : « Quelle est ma place désormais dans ce monde ? »

Une femme latino-américaine a décrit la peur intense qu’elle ressent, liée à son ethnicité, mais aussi au fait d’être une femme dans un environnement marqué par une forte militarisation et la domination masculine : « Parce que je ne suis pas blanche, je risque d’être maltraitée ou arrêtée. En tant que femme, être interpellée par des hommes masqués, embarquée dans un véhicule, puis emmenée ailleurs et jetée n’importe où, c’est terrifiant. Et on sait que c’est l’impunité la plus totale. Ces hommes masqués ont carte blanche pour faire de moi ce qu’ils veulent. »

Qu’en est-il des difficultés rencontrées par les personnes qui observent et protestent contre les agissements de l’ICE et d’autres agents fédéraux ?

Les homicides de Renee Good et d’Alex Pretti par des agents de l’ICE et de la police des frontières américaine ont révélé les risques considérables que prennent de nombreuses personnes pour protéger leurs voisins, déclenchant des manifestations et une vague d’indignation à travers tous les États-Unis.

Nous avons parlé avec de nombreuses personnes ayant subi ou été témoins d’autres abus de la part d’agents fédéraux, alors qu’elles surveillaient des opérations potentielles de contrôle de l’immigration ou qu’elles avaient simplement été témoins d’un incident impliquant des agents fédéraux.

Un observateur, C.S., a déclaré qu’il se trouvait à l’extérieur, muni d’un sifflet et portant un gilet d’observateur, lorsqu’il a vu des agents du Service des douanes et de la protection des frontières (CBP) sortir d’un SUV noir aux vitres teintées et s’approcher d’un homme à la peau mate vêtu d’une longue robe, comme en portent beaucoup les Somaliens du quartier. C.S. a indiqué que les agents ont parlé à l’homme pendant moins de 30 secondes, avant de le forcer à monter à bord de leur véhicule. C.S. a filmé la scène avec son téléphone, tout en sifflant pour inciter d’autres observateurs à venir assister à l’incident. Les agents sont repartis avec l’homme, puis sont revenus sur les lieux et l’ont relâché. L’homme a ensuite confié à C.S. qu’il avait montré ses papiers aux agents dans la voiture. Il a ajouté qu’ils avaient proféré des insultes racistes à son encontre et lui avaient dit qu’il avait de la chance que quelqu’un ait filmé la scène, laissant entendre qu’il n’aurait pas été relâché si C.S. n’avait pas été présent sur les lieux.

C.S. a également décrit un autre incident au cours duquel ils suivaient en voiture un véhicule d’agents de l’ICE qui les ont conduits directement à son domicile. Les agents sont sortis de la voiture et ont déclaré : « Voici où vous habitez », avant de prendre une photo de la maison de C.S., puis une photo de lui. Ce récit fait écho aux témoignages d’autres personnes concernant l’identification et le harcèlement dont elles ont été victimes de la part des agents. « Aujourd’hui, il est devenu monnaie courante que des agents de l’ICE frappent à vos vitres et vous menacent », nous a confié un témoin.

Pouvez-vous nous en dire plus sur les conséquences à long terme de l’opération Metro Surge sur l’accès des immigrants aux soins de santé, à l’éducation, à l’alimentation et à l’emploi ?

Nous avons discuté avec plusieurs enseignants qui ont décrit les effets négatifs qu’ils ont observé sur l’assiduité et le bien-être des élèves. Nombre d’entre eux manquent les cours ou font désormais leur apprentissage en ligne. Mais comme l’a souligné un enseignant : « Manquer des cours n’est qu’une partie du problème. » Les enfants dont les tuteurs ou d’autres proches ont été placés sous la garde des autorités – ou qui vivent dans la crainte de subir un tel sort – ont du mal à se concentrer, même en classe.

La directrice du district scolaire de Fridley, situé juste au nord de Minneapolis, Brenda Lewis, nous a permis de l’accompagner lors de sa tournée matinale. Elle a visité chaque école de son district et les domiciles des membres du conseil scolaire qui ont déclaré avoir été intimidés par des agents de l’ICE. Ce district, comme d’autres dans tout l’État, a été marqué par de nombreux incidents qui ont fait l’objet de signalement : des véhicules de l’ICE stationnés sur les parkings des écoles, bloquant le passage des élèves se rendant à l’école ou en revenant, ou garés devant les domiciles du personnel affilié au district scolaire.

Lewis a indiqué qu’environ 80 % des élèves du district sont des enfants de couleur et que près de 20 % d’entre eux suivent désormais des cours en distanciel. Or, comme nous l’avons constaté lors de la pandémie de Covid-19, cette situation pourrait avoir des conséquences à long terme sur leur apprentissage et leur développement social.

Nous avons également parlé avec des médecins qui ont décrit un taux alarmant d’annulations de rendez-vous. Des patients doivent ainsi manquer des interventions médicales importantes, des consultations de suivi et des vaccinations par crainte des agents de l’ICE. Cela pourrait avoir de nombreuses conséquences négatives à long terme, notamment l’aggravation de maladies chroniques comme le diabète et l’hypertension.

Un pédiatre nous a fait part de la multiplication des cas de détresse psychologique grave chez les adolescents angoissés par la séparation familiale et le climat de violence ambiant. Elle les suit par téléconsultation, car ils ont peur de sortir de chez eux. Une autre professionnelle de santé s’est inquiétée des répercussions sur la santé mentale de l’insécurité alimentaire et économique engendrée par cette crise provoquée délibérément. Selon elle, la situation a un impact considérable sur la santé mentale des soignants eux-mêmes. Elle a ajouté que nombre de ses collègues ont été interpellés sur le chemin du travail et se sentent pris pour cibles en raison de leur couleur de peau. « Nous avons tous plusieurs pièces d’identité », a-t-elle déclaré.

Nous avons également entendu à maintes reprises des témoignages de familles confinées chez elles, craignant de sortir pour faire leurs courses (alimentation, couches, etc.) ou qui s’absentent du travail, ne se rendent plus à l’église et renoncent à toute autre activité essentielle. De nombreuses entreprises auraient subi des pertes de profits ou restreint leurs horaires d’ouverture, voire fermer complètement, car la crainte des abus de l’ICE dissuade clients et employés de se rendre chez eux. Les activités religieuses sont également touchées. Une femme nous a confié que la fréquentation de son église n’atteint plus que 25 % de la normale.

Que préconise Human Rights Watch aujourd’hui?

Il est urgent que cette campagne de terreur et d’intimidation menée par des agents fédéraux armés dans le Minnesota cesse immédiatement.

Alors que des auditions parlementaires sur les activités du Département de la Sécurité intérieure et les opérations de l’ICE et du CBP se déroulent actuellement au Capitole, nous demandons instamment que des mesures concrètes soient prises et nous utiliserons nos recherches pour faire pression en faveur de réformes et de l’établissement des responsabilités. Le moment est crucial. Une coalition d’organisations de défense des droits humains a présenté une liste de propositions de réformes.

Les autorités fédérales, étatiques et locales doivent agir sans délai pour soutenir les personnes les plus vulnérables, notamment en veillant à ce que les écoles soient des lieux sûrs pour tous les enfants et en proposant, dans l’intervalle, des alternatives en ligne pertinentes à ceux contraints de rester à domicile.

Nous espérons également que notre futur rapport et le travail de plaidoyer collectif que nous avons mené avec nos partenaires contribueront à faire traduire en justice les responsables de ces abus et à empêcher que des tactiques similaires ne soient employées dans d’autres villes et États, y compris lors des élections, où la peur généralisée de sortir de chez soi pourrait également entraver le droit de vote des citoyens.

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